Portraits croisés de Giordano Bruno

- par lui-même,
- par Bertrand Levergeois (biographe),
- par Jacques Attali (écrivain et journaliste),
- par le Vatican


G. Bruno, par lui-même :
   « Si vous connaissiez l'auteur, vous lui trouveriez un air égaré ; on dirait qu'il a toujours sous les yeux les supplices de l'enfer : on dirait qu'il a été foulé comme un bonnet de laine ; s'il rit, cet homme-là, c'est pour faire comme tout le monde ; la plupart du temps, vous lui verrez une expression ennuyée, réticente et bizarre : rien ne le satisfait, il est récalcitrant comme un octogénaire, lunatique comme un chien écorché, pleurnichard comme un mangeur d'oignons (...) Cet homme-là et ses pareils, philosophes, poètes et pédants, n'ont pas de plus grande ennemie que la richesse : elle les fuit comme 100 000 diables, tandis qu'ils font d'elle l'objet de leurs dissections intellectuelles (...) De sorte qu'au service de cette canaille, j'ai tellement faim, tellement faim, que si le besoin me prenait de vomir, je ne pourrais rendre que mon dernier souffle ; si je devais faire caca, je ne pourrais chier que mon âme, comme les pendus.»
   G. Bruno,
   Extrait de l'antiprologue du "Chancelier" (1582), traduction Yves Hersant. Ed. Belles Lettres, 1993.

   « (...) Sachez que l'universel me déplaît, que je hais le vulgaire, que la multitude me contrarie. L'Un, tel est mon amour. L'Un me rend libre dans la sujétion, comblé dans l'épreuve, riche dans la nécessité et vivant dans la mort (...) Et si j'erre, c'est contre mon gré. Quand je parle et quand j'écris, je ne dispute point par amour de la victoire (car j'estime ennemies de Dieu, des plus viles et des plus ignobles, toutes réputation et victoire dénuées de vérité). Mais c'est par amour fervent de la sagesse et de l'observation vraies que je m'épuise, m'inquiète et me tourmente (...)»
   G. Bruno,
   Extrait de L'infini, l'univers et les mondes (1584) (Epître liminaire adressée à l'ambassadeur de France auprès de la reine d'Angleterre). Traduction de B. Levergeois. Ed. Berg International, 1987.


Bertrand Levergeois (biographe) :
   « S'il parraît s'égarer, c'est en fin de compte pour mieux servir de guide, et non de pôle de référence, car il ne tient qu'à multiplier les centres, à décentrer sans cesse l'approche philosophique, notamment du côté de la poésie et de la peinture. Ni moderne ni archaïque, Bruno n'est qu'inactuel : avant lui, peut-être Socrate ; après lui Dom Deschamps, Nietzsche et le mariage selon Pessoa de l'art avec la pensée. Intarissablement prodigue, la philosophie s'est insurgée en lui, comme en tous ceux qu'engagent le combat de la vérité contre les pilleurs de liberté et de vie.»
   B. Levergeois,
   Extrait de Giordano Bruno (1995). Éd. Fayard

Jacques Attali (écrivain et journaliste) :
   « Philosophe vagabond, courageux fragile, homme de foi et de vérité, Bruno n'était pas dupe du malheur qui le guettait. Il a toujours su qu'il aurait à payer cher pour avoir compris que l'univers ne se résumait pas à une théologie prise au pied de la lettre, pour avoir eu -avec d'autres, mais bien avant ceux à qui on en attribue aujourd'hui la paternité - l'intuition de ce qui est devenu l'épistémologie, la cosmologie, la théorie générale de l'univers, la relativité, la chimie, la génétique ; pour avoir perçu, avant même Pascal, l'importance de la beauté comme source d'accès à la vérité ; pour avoir reconnu à chaque homme tous les droits sur lui-même et aucun droit sur le reste de l'univers.»
   J. Attali.    

Un point de vue récent du Vatican :
   « La condamnation pour hérésie de Bruno, indépendamment du jugement qu'on veuille porter sur la peine capitale qui lui fut imposée, se présente comme pleinement motivée.»
   Le 3 février 2000, le cardinal Poupard - responsable au Vatican du "pontificam consilium cultura" (qui réhabilita Jan Hus et Galilée) - confirme que Bruno ne sera pas réhabilité tout en déplorant l'usage fait de la force contre lui...

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