Trois portraits croisés de Luther

par :
Lucien Febvre (historien),
Friedrich Nietzsche (philosophe) et
Erasme (son contemporain)


Lucien Febvre (l'historien):
   « (...) La source véritable de son apostasie : le triste état d'une âme qui incline au mal, si fortement en proie à la concupiscence que, s'avouant vaincue, elle jetait ses armes, et de sa misère propre, faisait une loi commune (...) Nous n'avons aucun moyen de descendre, rétrospectivement, dans les replis intimes de l'âme luthérienne (...) Il fut vraissemblablement un bon moine qui, s'exagérant de la gravité de ses moindres péchés, sans cesse penché sur sa conscience, occupé à en scruter les mouvements secrets, devint un désespéré de lui, de son salut (...) Une âme tumultueuse, impatiente de contraintes, avide d'amour divin et de certitude inébranlable (...) Un théologien ? Non, un chrétien avide du Christ. Ce qui importe à Luther de 1505 à 1515, ce n'est pas la Réforme de l'Église, c'est Luther. L'âme de Luther. Le salut de Luther.»
L. Febvre (extraits de "Luther", PVF p18-39)


Friedrich Nietzsche (le philosophe):
   « Ce que Luther a fait de plus important, c'est d'avoir éveillé la méfiance à l'égard des saints et de la "vita contemplativa" toute entière : à partir de son époque seulement le chemin qui mène à une "vita contemplativa" non chrétienne a de nouveau été rendu accessible en Europe et un terme a été mis au mépris de l'activité mondaine et des laïcs. Luther, qui resta un brave fils de mineur lorsqu'on l'eut enfermé dans un couvent, où, à défaut d'autres profondeurs et d'autres "puits de mine", il descendit en lui-même pour y creuser de terribles galeries souterraines ; Luther s'aperçut enfin qu'une vie sainte et contemplative lui était impossible et que "l'activité" qu'il tenait de naissance le minerait corps et âme. Trop longtemps, il essaya de trouver par les mortifications le chemin qui mène à la sainteté, mais il finit enfin par prendre une résolution et par se dire à part lui : "Il n'existe pas de véritable vita contemplativa ! Nous nous sommes laissés tromper ! Les saints ne valaient pas plus que nous tous". C'était là, il est vrai, une façon bien paysanne d'avoir raison (...) »
Nietzsche (Aurore, livre premier)


Erasme (le contemporain humaniste):
   « Quand je lis certains de tes écrits, j'en viens à redouter que par quelque artifice Satan ne soit parvenu à s'emparer de ton âme ; et la lecture des autres ne me donne aucune raison de renoncer à cette crainte (...) Puisse le seigneur Jésus ramener ton esprit vers des desseins qui soient enfin dignes de l'évangile. »
Erasme (Épître envoyé à Luther par l'intermédiaire de Philippe Melanchthon, après la lecture du "Serf arbitre", 1525)
 

Voir aussi les portraits d'Érasme par Luther.


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