L'Eloge de la Folie.

Ecrit en latin en 1509 et dédié à son ami Thomas More, l'Eloge de la Folie fut un " best sellers " du XVIe siècle. D'une rare violence contre les grands de son temps, Erasme échappa au bûcher grâce à ses appuis haut-placés, et en se cachant derrière un masque, comme les bouffons de cours, seules personnes autorisées à l'insolence, parce que bossues ou infirmes. Le masque qu'Erasme utilisa est celui de la folie qu'il fit parler à la première personne. Voici trois extraits de cette prosopopée:

Extrait du début:
La Folie parle
    Quels que soient les propos que le monde tienne sur mon compte (car je n'ignore pas combien la Folie est mal famée, même auprès des plus fous), il n'est pas moins vrai que c'est moi, oui, moi seule, qui ai le secret d'égayer les dieux et les hommes. Ce qui le prouve hautement, c'est qu'aussitôt que j'ai paru au milieu de cette nombreuse assemblée pour prendre la parole, une joie extraordinaire a brillé sur toutes les figures. Soudain, vos fronts se sont déridés; vous avez applaudi par des rires si aimables et si joyeux qu'assurément, tous tant que vous êtes, vous me paraissez ivres du nectar des dieux d'Homère, mélangé de népenthès, quand tout à l'heure, sombres et soucieux sur vos bancs, on vous eût pris pour des échappés de l'antre de Trophonius. De même que quand le soleil montre à la terre sa face éclatante et radieuse, ou que, après un rude hiver, le printemps reparaît, ramené par les zéphyrs, tout change aussitôt d'aspect, la nature rajeunie se pare de riantes couleurs; de même, dès que vous m'avez aperçue, vos visages se sont transformés. Ainsi, tandis que d'habiles rhéteurs, par de longs discourts soigneusement préparés, parviennent difficilement à dissiper l'ennui, moi je n'ai eu qu'à me montrer pour en venir à bout.
    Quant au sujet qui m'amène aujourd'hui dans cet appareil inusité, vous allez le savoir, si vous daignez m'écouter, non pas avec les oreilles que vous prêtez aux sermons des prédicateurs, mais avec celles que vous avez coutume de dresser sur la foire devant les charlatans, les baladins et les bouffons, ou bien celles que notre cher Midas montra jadis à Pan. Il m'a pris fantaisie de philosopher un moment avec vous, non certes comme ces pédants qui, de nos jours, farcissent la tête des enfants de bagatelles assommantes et leur enseignent à disputer avec plus d'entêtement que des femmes, mais à l'exemple de ces anciens qui, pour échapper au nom décrié de sages, adoptèrent celui de sophistes. Ils s'appliquaient à célébrer par des éloges la gloire des dieux et des héros. Vous allez donc entendre un éloge, non d'Hercule ni de Solon, mais le mien propre, celui de la Folie.

Extrait situé peu après le milieu du livre, après qu'Erasme ait parlé des Chefs d'Etats, de l'Armée, des Nobles, du Peuple, des Courtisans, des Moines et des Prédicateurs. Il est consacré aux Théologiens:
    Peut-être vaudrait-il mieux passer sous silence les théologiens, ne pas remuer ce bourbier, et ne pas toucher ce bois puant. Orgueilleux et irascibles au plus haut degré, ils seraient incapables de m'attaquer en corps par mille conclusions, de me forcer à me rétracter et, en cas de refus, de me déclarer immédiatement hérétique. C'est la foudre dont ils se servent pour faire peur à tous ceux qui ne leur plaisent pas. Je n'ai point de protégés qui me témoignent plus d'ingratitude, et pourtant ils me sont redevables à bien des titres. Heureux par leur amour-propre, comme s'ils habitaient le troisième ciel, ils regardent d'en haut tout le reste des humains comme des animaux qui rampent sur la terre, et en ont presque pitié. Ils sont entourés d'un si nombreux cortège de définitions magistrales, de conclusions, de corollaires, de propositions explicites et implicites; ils ont sous la main tant de faux-fuyants que, les enfermât-on dans les filets de Vulcain, ils s'en échapperaient par des distinctions qui tranchent tous les noeuds aussi aisément que la hache de Ténédos. Ils fourmillent de mots nouvellement forgés et de termes baroques. En outre ils expliquent les mystères à leur façon: comment le monde a été créé et disposé; par qui la tache du péché originel s 'est répandue sur la postérité; de quelle manière, dans quelle mesure et en combien de temps le Christ a été formé dans le sein de la Vierge; comment, dans l'eucharistie les accidents subsistent sans la matière.

Extrait faisant suite au développement sur les théologiens et consacré à l'autorité papale :
    Si les Souverains Pontifes, qui sont à la place du Christ, s'efforçaient de l'imiter dans sa pauvreté, ses travaux, sa sagesse, sa croix et son mépris du monde, s'ils méditaient sur leur nom de Pape, qui signifie Père, et sur le titre de Très-Saint qu'on leur donne, ne seraient-ils pas les plus malheureux des hommes ? Qui voudrait acheter cet honneur aux dépens de toute sa fortune, et, après l'avoir acheté, le conserver par le glaive, par le poison, par toutes sortes de violences ? Que d'avantages à perdre, si la sagesse, un jour, entrait en eux ! et pas même la sagesse, mais un seul grain de ce sel dont le Christ a tant parlé. Tant de richesses, d'honneurs, de trophées, d'offices, dispenses, impôts, indulgences, tant de chevaux, de mules, de gardes et tant de plaisirs, vous voyez quel trafic, quelle moisson, quel océan de bien j'ai fait tenir en peu de mots ! Il faudrait remplacer tout cela par les veilles, les jeûnes, les larmes, les oraisons, les sermons, l'étude et la pénitence, mille incommodités fâcheuses. Que deviendraient aussi, ne l'oublions pas, tant de scripteurs, de copistes, de notaires, d'avocats, de promoteurs, de secrétaires, de muletiers, de palefreniers, de maîtres d'hôtel, d'entremetteurs (j'allais dire un mot plus vif, mais je crains de blesser les oreilles). Cette multitude immense, qui est à la charge du Siège romain -je me trompe-, qui a des charges auprès du Siège romain, serait réduite à la famine. Il serait donc inhumain, abominable et infiniment détestable que les grands chefs de l'Eglise, véritables lumières du monde, soient ramenés au bâton et à la besace.