![]() |
ErasmeFigure majeure de l'humanisme chrétien, Erasme fut cet inlassable défenseur des libertés, militant de la paix et porteur d'une vision de l'Europe de la culture qu'il tenta vainement d'imposer dans un contexte marqué par le bellicisme et les troubles réformistes. |
2- Citoyen du monde ()
Sa notoriété nouvelle fait d'Erasme le point de convergence de toutes les solicitations des grands d'Europe. Mais Erasme défend rigoureusement ce qui constitue ses plus grandes richesses : l'indépendance d'esprit et la liberté de mouvement. Refusant de s'inféoder à une personne, un pays ou un mouvement, Erasme illustre brillamment l'humaniste chrétien qui se reconnaît pour seule patrie celle des belles lettres et de la foi chrétienne. Il se donne à tous mais n'appartient à personne. Aussi le voit-on parcourir une partie de l'Europe ; découvrant l'Italie (), séjournant à plusieurs reprises au Pays-Bas (1504 et ) et en Angleterre ( et ), revenant à l'occasion en France ou en Suisse.
Ce cheminement d'un homme libre est parsemé de rencontres enrichissantes et stimulantes : l'illustre imprimeur Alde Manuce, les érudits bizantins Aléandre, Musurus Ascaris, le cardinal Jean de Médicis (le futur pape Léon X) les humanistes et théologiens Jérôme Donato, Guillaume Budé, L. Vives, Mélanchthon... Toutes ses confrontations saines avec les plus grands esprits nourrissent prodigieusement sa pensée, l'obligent inlassablement à préciser et approfondir ses réflexions les plus délicates. Son style gagne en simplicité, en puissace persuasive. Ses activités sont multiples et ses projets aussi diversifiés qu'ambitieux. Les publications à succès de manuels scolaires, de traductions latines d'auteurs grecs, de réflexions théologiques se succèdent à un rythme effréné.
Cette période de productivité intellectuelle intense voit l'humanisme chrétien d'Erasme prendre sa forme définitive. Ce que les générations suivantes nommeront "Erasmisme" est illustré à travers trois oeuvres majeures incarnant les trois grands combats d'Erasme. Sa version latine du Nouveau testament et des oeuvres de Saint Jérome (1516) traduit son soucis d'un dépoussiérage de la théologie par le recours au plumeau philologique : l'étude des sources grecques et hébraïques afin de restituer le message chrétien débarrassées des impuretés scolastiques. Son Education du Prince (1516) adressée à Charles Quint développe son souhait d'un prince partisan de la paix et abreuvé de belles lettres antiques. Enfin, sa complainte de la paix persécutée (1517) caractérise son obsession d'une concorde universelle.
Paix, piété, belles lettres. Les trois traits majeurs de la pensée érasmienne fusionnent magistralement dans l'insolite Eloge à la Folie (1511) qui deviendra au fil des siècles l'oeuvre la plus connue. Revêtant astucieusement le masque du bouffon, Erasme prononce un féroce réquisitoire contre les abus de toute sorte et les déviations de l'Eglise. Derrière la farce se trouve énoncé avec vigueur une invitation à retrouver un christianisme authentique soucieux de paix et compatible avec l'esprit des grands auteurs de l'antiquité païenne.
Lorsqu'en 1517, il prend en main les destinées du collège des trois langues de Louvain (promotion du latin, grec, hébreux), Erasme est à son apogée [4] et rêve d'une Europe réconciliée avec elle-même. Les succès de ses oeuvres, efficacement diffusées par un puissant réseau "érasmien" depuis son centre névralgique de Bâle (l'imprimerie de son ami Forben) entretiennent cet espoir...
3- Dans la tourmente : Luther/Erasme ()
Les tensions entre pays et les convulsions réformistes qui vont secouer grâvement toute l'Europe vont mettre à jour les difficultés de la position érasmienne de neutralité (par delà frontières et dogmatismes).
L'irruption du bouillant Luther est d'abord accueilli avec bienveillance par Erasme qui apprécie sa volonté de retour au texte et le rejet de la glose scolastique. Mais il note avec effroi les excès du personnage, sa fougue qui le pousse au rejet de la hiérarchie ecclésiastique et à la rupture totale avec l'Eglise romaine. Erasme, l'éveilleur des consciences et le promoteur de la paix n'est pas révolté et renacle terriblement devant la perspective du schisme. Il abhorre tout ce qui divise et sépare les hommes, tout ce qui favorise les discordes et sème le trouble dans les esprits. Mais il ne condamne pas Luther, craignant d'être récupéré à son insu par cette Eglise romaine dont il a toujours critiqué les déviances. Aussi use-t'il de toute sa science de la dérobade courtoise au cours des correspondances avec les principales figures du réformisme (dont Luther dès 1519) et du catholicisme qui le somment de sortir de sa réserve. Puis cette position devient impossible. Les catholiques lui reprochent d'avoir permis le réformisme, d'être celui qui a pondu l'oeuf que Luther a couvé. Les protestants considèrent son refus de s'engager comme une preuve de son obédience à la hiérarchie romaine. Exaspéré par les fuites d'Erasme, Luther se fourvoie dans des attaques provocatrices. Erasme réagit. Après avoir gravité sur les hauteurs éthérées de la controverse théologique savante, le débat s'envenime. Le poison de la polémique irrigue le cerveau érasmien, paralyse ses fonctions de modération, de sagesse. Humain trop humain : l'écume aux lèvres de l'imprécateur Luther contamine Erasme et les deux combattants s'étripent, trahissant leurs penchants néfastes : susceptibilité, jalousie, "mauvaise foi" (sans jeu de mots !), sous-entendus sournois, hypocrisie voire menaces de représailles. Le choc des esprits a tourné au choc des caractères.
Les années 1524 et 1525 figent les positions et révèlent toute l'ambiguïté du rapport Humanisme/Réforme. Au Libre-Arbitre (1524) d'Erasme a répondu le serf arbitre (1525) de Luther. Ces deux oeuvres permettent de dresser l'inventaire des désaccords fondamentaux sur la notion de liberté de l'homme par rapport à Dieu, sur les hiérarchies romaines et la tradition, sur les questions de la grâce et du mérite. Les accords sur les déviances de Rome, l'exégèse moderne, le nécessaire ressourcement de la piété ne suffisent pas à fondre les deux grands mouvements de la Renaissance en un seul.
La propagation triomphale de la Réforme sonne le glas du beau rêve érasmien de l'unité spirituelle de l'Europe. Sur un autre front, celui du pascifisme, Erasme connait également l'échec. Ses Paraphrases () adressées aux quatre grands (Charles Quint, François Ier, Henri VIII et Ferdinand d'Autriche et susceptibles de contrarier par le rappel du message évangélique leurs penchants hégémoniques et belliqueux ne suffisent pas à empêcher les conflits. Dans la tourmente, Erasme érige de véritables forteresses pour protéger ses oeuvres et son crédo chrétien et humaniste des agressions réformistes et des fureurs des zélateurs du catholicisme romain. Sa correspondance n'est quasiment plus que controverses avec le Français Lefèvre d'Etaples, l'Anglais Lee, l'Espagnol Stuniga ou l'Italien Alberto Pio.
Cramponné à son idéal qui est toute sa vie, Erasme continue en dépit de sa lassitude et de ses désillusions à oeuvrer pour la fusion des belles lettres et du message évangélique : les succès et admirations que suscitent les Antibarbares (1520), les Colloques (1522) ou le Cicéronien (1528) mettent du baume sur ses plaies.
En 1529, lorsqu'il fuit Bâle -devenue trop réformiste- pour Fribourg, Erasme aspire au repos.
4- Le retrait du monde
Cette constitution physique si faible dont Erasme a hérité à la naissance le torture désormais : ses dernières années le voient survivre par l'esprit et agoniser par le corps (dysenterie, gravelle).
Ce combattant de l'esprit trouve encore la force d'abattre un gigantesque travail. Les titres résument la cohérence d'Erasme et son inoxydable fidélité à son idéal malgré les vicissitudes et les tempêtes : La souhaitable concorde dans l'Eglise (1533, expression la plus réussie de l'oecuménisme érasmien), l'Education des enfants (1530), Justification contre les erreurs de Martin Luther (1534).
Un ultime refus (la pourpre de cardinal que lui propose le nouveau pape Paul III) rappelle au monde sa dignité d'homme libre entravé par aucune soumission.
Erasme meurt à Bâle dans la nuit du 11 au 12 juillet 1536. En invoquant Dieu. Dans la sérénité.
Voir aussi les portraits croisés d'Érasme.
